Test | Galactic Cruise

Proche de la retraite, Travis E. Preston, le fondateur et PDG actuel de Galactic Cruise, cherche son successeur. Il vous a de ce fait convoqué sur site, vous et les autres candidats, pour une épreuve en conditions réelles. Gérez la société d’une main de maître, construisez vos propres navettes et envoyez des touristes dans l’espace pour montrer à M. Preston que vous êtes le profil idéal pour reprendre le flambeau !

Le tourisme spatial, un drôle de thème qui habille cet eurogame prévu pour 1 à 4 joueurs. Anecdotique à première vue, par moment loufoque, il se révèle en réalité bien présent et enrobe à merveille l’ensemble des mécaniques du jeu sans jamais les étouffer ni les éclipser. À vrai dire, il les sublime. Et en faisant la paire avec ce système de jeu calibré aux petits oignons, qui gravite autour d’une mécanique ingénieuse de pose d’ouvriers depuis laquelle s’imbriquent de multiples sous-systèmes réfléchis, il participe à faire de Galactic Cruise une expérience ludique dense et stimulante, capable de régaler le stratège le plus averti. Et, selon moi, à le couronner meilleur eurogame de l’année.

Charte éthique de Galactique Cruise : #1 La Compétition collaborative

À l’opposé de nombreux jeux de pose d’ouvriers qui invitent au blocage mutuel, Galactic Cruise opte pour une interaction positive entre les joueurs et, de façon générale, une expérience permissive.

Composé de 6 bâtiments accueillant chacun 2 actions uniques, le siège de Galactic Cruise constitue la zone de jeu principale. Lorsqu’un joueur pose son ouvrier sur un bâtiment, il peut effectuer jusqu’à 2 actions, identiques ou différentes, issues de son emplacement ou de ceux adjacents (soit 6 actions accessibles sur les 12) à condition d’y être connecté. Si un engrenage de votre couleur vous relie au bâtiment adjacent, les actions sont gratuites. Sinon vous pouvez utiliser le réseau des autres joueurs en échange d’un peu d’argent.

Plus étonnant, vous pouvez placer votre travailleur sur un bâtiment déjà occupé par un autre joueur, éjectant de ce fait ce dernier. La bonne nouvelle, c’est que c’est gratuit. La mauvaise, c’est que votre adversaire récupère son travailleur et jouera donc une fois de plus avant de déclencher une réunion d’équipe (équivalant à une fin de manche individuelle), puis gagnera en sus un revenu : un bonus de type ressource ou point de victoire. Car dans Galactic Cruise, il n’y a pas de manche à proprement parler. Commençant avec deux ouvriers, les joueurs affectent leurs travailleurs puis, dès qu’ils n’en possèdent plus de libre, passent leur tour pour les récupérer et gagnent pour chacun le bonus de leur choix parmi une sélection.

Ce changement de philosophie modifie en profondeur la dynamique du jeu. On ne pense plus -trop- à empêcher les autres d’agir, on se concentre sur son plan en cherchant à limiter les offrandes faites aux autres. Avec seulement 6 emplacements de travail cela devient une sacrée tâche, d’autant plus qu’il faudra :

  • Concevoir des segments de navettes (des plans). Bonne nouvelle, ça aussi c’est gratuit !
  • Construire lesdits segments. Ça, c’est cher.
  • Planifier une croisière avec au préalable, si possible, une campagne de pub.

Et vous pourrez lancer votre première navette. Enfin presque. Malgré la générosité du système de jeu, qui offre des récompenses à tout va, mettre sur pieds un tel projet nécessite une sacrée montagne de ressources et de gros efforts. Surtout au début, quand votre moteur peine à démarrer. Vous pouvez cependant en acheter, ou vous servir gratuitement dans la réserve de l’usine si le stock le permet. Vous pouvez également collectionner des cartes agendas -qui octroient des bonus d’action ou des ressources- ou recruter des ouvriers supplémentaires, les spécialistes, qui apportent, en sus d’une main d’oeuvre supplémentaire, des bonus tirés au hasard en début de partie (comme obtenir soi-même un revenu en éjectant l’ouvrier d’un adversaire). Les options pour s’enrichir ne manquent pas mais nécessitent une bonne organisation mentale et un bon timing pour optimiser vos gains. La partie suit son cours, tous les feux passent au vert, cette fois ça y est, au prochain tour vos premiers clients rejoindront l’espace !

L’EurOdissey de l’espace

Envoyer sa première navette relève de son petit moment épique. L’un de vos ouvriers se rend indisponible pour une poignée de tours afin de piloter la croisière, puis monte à l’ascenseur le menant au cockpit avec, à chaque étage, sa petite étape. Embarquement des voyageurs… Chargement des ressources pour le vol… J’admire le sens du détail de Kinson Key Games, qui a su transformer une phase d’administration en passage thématique amusant. Une fois le vaisseau hors sol, vous le ferez progresser à chaque tour vers la destination suivante (sur un total variable, défini par la croisière choisie) avant de jouer votre ouvrier. Deux types de destinations existent : les activités spatiales, qui octroient des points de victoire, puis les jours dans l’espace, durant lesquels les voyageurs vous rapportent des ressources tirées aléatoirement en début de partie. Vous connaissez maintenant la boucle de jeu de Galactic Cruise et je vous propose d’entrer dans le vif du sujet, à savoir pourquoi il s’agit d’un excellent jeu de stratégie.

Déjà, 3 types de voyageurs coexistent, chacun avec sa couleur, son activité et ses récompenses. L’aventurier, la famille et le touriste détente. N’importe qui peut embarquer mais l’idéal reste d’optimiser votre navette -avec des segments adaptés- et de choisir une croisière en adéquation pour engranger un maximum de points et de revenus. Lors du processus de réservation de croisière, vous choisissez en outre un bonus à envoyer dans l’espace, qui se transformera en multiplicateur de score pour l’une des trois familles d’activités. Ce bonus, vous en touchez immédiatement son contenu, seulement un choix cornélien s’impose : vous préférez un gros gain à usage unique et qui remise le recrutement d’un ouvrier, ou une récompense plus légère mais qui double dorénavant un type de revenus pour chaque ouvrier récupéré ?

D’ailleurs, allez-vous privilégier un type de clientèle, vous diversifier ? Vous battre avec vos adversaires pour tel client ou au contraire vous concentrer sur un autre réclamé par personne ? Tourner avec une seule navette ou ériger une collection de vaisseaux ? Plutôt croisières expéditives, peu onéreuses, ou longs voyages coûteux mais qui rapportent gros ? Faites comme bon vous semble, tant que vous le faites bien. Si c’est le cas, Galactic Cruise vous le rendra.

Stratégique et tactique à la fois

Sans rentrer dans les détails, il n’existe pas de stratégie idéale et c’est là où brille Galactic Cruise. Toute trajectoire se vaut sous réserve que la mise en place, variable, n’indique pas le contraire. Les 12 actions sont en effet placées dans les bâtiments de façon aléatoire et il en est de même pour les technologies de soutien, les cartes agenda, les croisières, les plans… jusqu’aux objectifs de l’entreprise. Ces objectifs représentent votre principale source de points de victoire avec les croisières. Ils participent de plus à la progression de la partie, qui se déroule en trois paliers. Chaque objectif réalisé et chaque croisière lancée incrémente le palier en cours puis, une fois ce dernier complété, une distribution de points de victoire récompense les joueurs à hauteur de leur participation. On pourrait chipoter et dire qu’il existe une solution idéale par configuration, mais vu le degré de variabilité il me semble plus juste de dire que Galactic Cruise est un jeu vaste, qui invite à l’observation, à la planification à long terme, mais aussi à la tactique. Le dynamisme du plateau offre des opportunités régulières et génère de multiples interactions indirectes sources de tension. Chaque sous-système s’imbrique de plus avec le reste de sorte qu’il est possible de concevoir d’effrayantes synergies comme on les aime. Mention spéciale à la piste de réputation, que l’on peut désescalader pour gagner un type de ressource nécessaire à notre prochaine action, qui fera à son tour peut-être remonter notre réputation. Au-delà des croisières et des objectifs, les joueurs marquent à la fin de la partie une belle quantité de points pour les engrenages posés, pour leur réputation et pour les navettes et segments construits. Tout autant de sujets sur lesquels se pencher pour voler la victoire au dernier moment.

D’une certaine façon, Galactic Cruise revêt des airs de course à la fois provoquée et -délicieusement- subie par les joueurs. La lenteur des débuts se transforme en une accélération vertigineuse du fait des nombreux envols et objectifs atteints, au point de laisser rarement les joueurs terminer leur plan. On en vient même à espérer un tour supplémentaire, le comble pour un jeu plutôt long. Comptez en effet 1 heure par joueur pour vos premières parties, explications et mise en place non comprises. Mais c’est là le signe d’un jeu qui limite les temps morts et nous tient en haleine tout du long. Enfin… sauf à 4 avec des amis sujets à la paralysie analytique, car vu le champ des possibles ils n’y échapperont pas !

Il ne faut pas négliger la charge mentale que représente le jeu. Galactic Cruise se montre élégant avec un peu de pratique mais requiert au début un effort cognitif pour assimiler les rouages et adopter le schéma de pensée qui rendra vos tours fluides et cohérents. 35 pages de règles hors solo et extensions, même illustrées ce n’est pas rien ! Attendez-vous au début à des erreurs et à devoir conserver le livret de règles près de vous mais, vous savez quoi, il est si doux qu’on pourrait le feuilleter à longueur de journée…

Qualité Premium & Solo Convainquant

Je vous vois sourire mais j’aimerais vous y voir, face à une qualité de production aussi remarquable. Avec sa boîte massive, ses composants robustes et son système de rangement multi-niveaux Game Trays, Galactic Cruise place la barre très haut, même pour 80€. Puis ce sens du détail… dans le livret comme dans la boîte, avec cette petite enveloppe de bienvenue du patron qui vous fournit un badge avec tour de cou. Une attention parfaitement inutile mais qui prête à sourire lors de la première ouverture !

Issu d’un projet Kickstarter, le jeu s’accompagne de deux extensions (plus une troisième en chemin). Elles apportent variabilité et mécaniques secondaires appréciables, comme des technologies évolutives et des segments de navette au fonctionnement différent. Rien d’indispensable sur le papier, mais elles restent qualitatives et leur tarif raisonnable les rend d’autant plus attrayantes.

Un mot sur le solo, lui aussi thématique et efficace. Votre automa n’est pas des moindres puisqu’il s’agit de Rachel, la nièce du patron, qui s’estime légitime au poste de PDG. Dirigée par des cartes, Rachel possède ses codes et connait quelques enjambements de règles (c’est la nièce préférée de M. Preston après tout) mais simule plutôt bien le comportement d’un joueur humain. Elle joue avec l’ensemble du plateau de jeu, même le sien, et oppose une résistance coriace qui incite à ne rien lâcher. Elle se montre par conséquent un peu lourde à l’apprentissage et je préconise une fois de plus le site brdgm.me qui accélère, une fois les règles de difficulté comprises, sa gestion (langue française disponible). Le jeu vaut-il le coup pour un joueur exclusivement solitaire ? Selon moi oui si vous acceptez des parties de 2 heures.

Deviendrez-vous le patron de Galactic Cruise ?

Je ne voulais pas acheter Galactic Cruise mais il exerça une telle force d’attraction que j’ai fini par lâcher prise. Un vrai trou noir… Un trou noir bénéfique cependant, puisqu’il rafle à quelques jours de la nouvelle année le titre de meilleur jeu de société de 2025 selon moi. Ce jeu a tout pour lui : une thématique équilibrée, un ensemble cohérent de mécaniques interconnectées et propices à de juteux moments de cogitation, ainsi qu’une qualité de production qui met la concurrence au tapis. Si vous appréciez les eurogames exigeants, présentez votre candidature car un tel poste ne se refuse pas !

Éditeur : SuperMeeple | Tarif : 80€ | Règles FR | Page BGG | Mentionné dans le guide du jeu solo (partie 2) et dans les meilleurs jeux de 2025.

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