Si mon âme subsiste essentiellement grâce à des mécaniques de lecture de plateau, de calcul et d’anticipation, elle se nourrit également de moments d’exploration hors de sa zone de prédilection. Dans le test de ce jour, pas de stratégie à proprement parler mais une expérience cousine où priment l’analyse, l’observation et la réflexion. Une expérience plus narrative, proche d’un long escape game maison, qui sollicite avec force vos capacités cognitives. Amateurs de jeu d’enquête, Mission Détective apporte sa touche au genre et possède de sérieux atouts pour vous séduire.

Motus et bouche cousue
Tout commence par un meurtre dans un motel près de Libourne. La victime, vêtue d’une robe blanche à connotation religieuse, se trouve agenouillée, les mains ligotées pour former une prière et la bouche cousue renfermant un mystérieux message. Cette scène de crime dérangeante pose le ton et affirme l’orientation adulte de Mission Détective : le silence de l’ombre, déconseillé aux moins de 16 ans. Outre une poignée de visuels glauques, l’histoire elle-même se révèle bien sombre et flirte avec des sujets et des thèmes (scientifique, culturel…) pas nécessairement adaptés aux plus jeunes détectives. Au même moment, le tueur envoie une lettre à un média local. Une lettre cryptique et émotive, semble t’il destinée à sa victime… Vous voilà partis, vous et votre équipe d’enquêteurs (1 à 5 joueurs) pour un voyage mouvementé de 10 à 12h dans le but de remonter la piste jusqu’au lugubre personnage.
Le silence de l’ombre se détache des traditionnels escape games et autres jeux d’enquête en proposant un format hybride qui floute la frontière entre jeu et réalité. Il ne s’agit pas du premier titre à oser une telle entreprise. In Memoriam s’y est pris à 2 fois il y a plus de vingt ans, et avec brio. Mais le défunt Eric Viennot, appuyé par Ubisoft, possédait un budget plus conséquent que la jeune équipe de Élémentaire Prod, qui réussit avec les moyens du bord à proposer un modèle de jeu convaincant pour son premier essai.


Mission Détective : À mi-chemin entre le virtuel et le réel
Côté matériel, Mission Détective se présente sous la forme d’une boîte renfermant 3 épais dossiers, un pour chaque chapitre. Chacun contient une ribambelle d’enveloppes à ouvrir au fur et à mesure, lorsque l’histoire vous invite à le faire. Vous y trouverez des rapports d’autopsie, des articles de presse, des lettres manuscrites, des livrets, des photos et j’en passe. Plus d’une centaine d’éléments à analyser ou manipuler, pour faire évoluer l’enquête et vous imprégner de l’histoire. Avec un tel volume, la prise de notes n’est pas une option, d’autant plus que les fausses pistes sont légion !
En parallèle, une plateforme en ligne vous assiste et structure l’histoire. Je recommande, pour plus de confort et d’immersion, l’utilisation d’un PC portable plutôt qu’un smartphone. Surtout si vous enquêtez à plusieurs. D’ici vous interagissez avec vos collègues fictifs, interrogez divers protagonistes (sous forme d’enregistrements audio ou de vidéos) et faites progresser l’enquête en répondant à des questions qui marquent l’atteinte d’un nouveau palier d’avancement. Votre meilleur allié : l’agent de terrain qui se rendra aux adresses que vous lui communiquez. Sans surprise, et malgré le formulaire libre, il visitera seulement les lieux en lien avec l’enquête. Pointilleux comme pas 2, il vous enverra aussi dans les cordes à la moindre erreur de typo, au risque de frustrer les joueurs autour de la table. Toute adresse valide vous récompensera en revanche avec une visite virtuelle et interactive d’endroits réels, qui renforcent l’investissement et l’immersion des joueurs et font tout le sel du jeu. Surtout quand la sinistre bande-son accompagne votre expédition, comme s’il allait se tramer quelque chose. Mais que pourrait-il bien arriver… ?
Ce qui est chouette, c’est que l’enquête ne se cantonne pas à la plateforme. Pour avancer, vous devrez fureter sur le web, analyser de faux sites construits pour le jeu mais aussi des vrais, investiguer librement sur Google maps, sur les réseaux sociaux… je préfère ne pas tout divulguer. Idem pour la progression des enveloppes. Si le jeu suit malheureusement un fil conducteur obligatoire composé de points de passage, il ne vous tient pas par la main lors des processus de réflexion. Vous reviendrez à votre guise sur les éléments des chapitres passés pour reconsidérer un document ou regrouper des informations, au lieu de simplement vous cantonner à l’enveloppe en cours. Cette ouverture quasi totale renforce votre sensation d’être un enquêteur, avec ses victoires et ses doutes. Avons-nous assez travaillé chaque document ? Sommes-nous sur la bonne piste ? On passe de façon naturelle d’un élément physique à un virtuel et on se creuse les méninges pour déceler le moindre indice de cette histoire plutôt dense pour le genre. J’ai beau être peu porté par les expériences narratives, j’ai ici adoré le parcours, pendu à mes dossiers avec l’envie de savoir comment l’histoire, digne d’un véritable thriller, allait évoluer. Avec l’envie de comprendre un peu plus les motivations et le profil de ce tueur qui nous obsède même après la séance de jeu. Et que dire de cette fin, délicieuse et si bien trouvée ! Mais difficile de m’étendre sans vous gâcher le plaisir de la découverte. Côté énigmes, les concepteurs ont fait preuve d’imagination et nous servent une diversité remarquable de situations relativement complexes à l’inspiration parfois très recherchée. Son système forme un tout cohérent, malin et addictif, qui la plupart du temps ne cherche pas à en faire trop et qui tend au contraire à rester crédible.


Quelques zones d’ombre à ne pas garder sous silence
Si l’ensemble me laisse donc une bonne impression, l’expérience se révèle entachée par une poignée de réserves. Pour reprendre le cas des énigmes, elles sont majoritairement difficiles et bien ficelées mais quelques exceptions nous ont paru capillotractées. Il faut savoir que je me considère comme plutôt nul sur ce type de jeux (énigmes et escape games) malgré mon amour pour eux (bien que j’en fasse très rarement). Ma compagne, avec qui j’ai enquêté, s’en sort en revanche nettement mieux que moi sur ce type d’exercice. Et pourtant, qu’est-ce que nous avons galéré… Le bouton d’indices en PLS, à la limite du burnout ! Nous aurions pu trouver certaines solutions avec un peu plus d’insistance, mais parfois ça part quand même un peu trop loin. Pour ainsi dire, nous avons même eu un cas où, malgré la méthode et la solution en poche, nous n’avions toujours pas compris.
Dans le même registre, je regrette le côté trop balisé et pointilleux de la plateforme. Trop robotique selon moi. D’un côté, sans ça les joueurs partiraient dans tous les sens (et c’est déjà très simple de s’égarer). De l’autre, l’immersion en prend un coup quand on veut visiter un lieu et que le jeu nous sort “l’adresse est valide mais on la visitera plus tard”. Ou lorsqu’on cherche à interroger des personnes, toutes “disparues” car ne faisant pas avancer l’enquête. C’est dommage, il aurait été intéressant de noyer un peu plus le poisson. Quant à l’enquêteur terrain qui refuse un déplacement car l’adresse n’était pas rentrée comme le jeu le souhaitait, nous avons trouvé ça irritant à souhait. C’est d’autant plus gênant car c’est un coup à croire que l’on se trompe de lieu. On se retrouve donc avec un jeu qui prétend nous laisser une liberté totale, qui nous demande de partir dans des raisonnements lointains, mais qui encadre grossièrement notre progression. Le système manque de souplesse et d’équilibre. Ces griefs s’apparentent cependant plus à de petites entraves au plaisir de jeu qu’à de réels problèmes, bien qu’il reste important de les signaler au vu du coût de la boîte.
Devenir Détective, mais pas à n’importe quel prix
Car aussi travaillé soit-il, Mission Détective se commercialise à près de 110€ la boîte. Soit l’équivalent d’un gros jeu de société, sauf qu’ici vous n’y reviendrez pas une fois l’histoire bouclée. Si le tarif peut se justifier par le travail de fond et par le matériel fourni, Mission Détective reste un jeu à consommer, sans variante ni rejouabilité. La boîte est d’ailleurs en théorie utilisable une seule fois puisqu’une partie du matériel demande à être altéré. Entre nous, le gros du matériel reste intact et un peu de minutie viendra proprement à bout des pièces dites éphémères. S’il n’y a pas grand intérêt à refaire le jeu, vous pouvez donc le prêter ou le revendre à quelqu’un qui accepterait une expérience -très- légèrement dégradée.
Il vaut mieux, je pense, comparer Mission Détective à un escape game qu’à un jeu de société. À une expérience éphémère et marquante, qui revient à 20-55€ par personne selon la taille du groupe (je déconseille le jeu seul, ne serait-ce que pour la diversité des points de vue nécessaire pour mieux appréhender les énigmes). Si vous êtes en phase avec ce postulat, le jeu vous le rendra.


Élémentaire, mon cher Watson
Je ressors donc satisfait par Mission Détective : Le silence de l’ombre, conquis par cette expérience imparfaite mais soignée. Élémentaire Prod signe là un premier jeu ambitieux, capable de laisser une empreinte durable dans le milieu du jeu d’enquête. Si vous êtes prêts à le considérer comme une expérience à vivre à plusieurs et non un jeu à intégrer dans votre collection, il vaut certainement le coup/coût. Certainement car, ayant bénéficié d’un exemplaire fourni par l’éditeur, la question du budget a sauté de l’équation et je préfère rester prudent. Mais finances mises à part, nous avons affaire là à un excellent jeu, bouleversant de surcroît, que je recommande sans hésiter aux amateurs comme aux curieux.
Page web de Mission Détective & du premier jeu Le Silence de L’ombre | Tarif : 109 €



